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Tragédie en cours / Ongoing tragedy

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Tragédie en cours / Ongoing tragedy

Tragédie en cours / Ongoing tragedy

Certains livres sont publiés pour clore une histoire, l’élucider définitivement, la conclure. D’autres, parce qu’ils se font l’écho d’un phénomène qui n’en finit pas, sont une photographie de ce phénomène, à l’instant T. « Soeurs volées » se veut à la fois une photographie sensible de la tragédie des femmes autochtones disparues et assassinées au Canada, et une plongée dans le psychisme colonial du pays, parce que ceci explique cela. Mais la tragédie est en cours. Le livre est terminé, les meurtres et disparitions se poursuivent.

On vient d’apprendre de nouveaux détails sur les dernières 48H – en tout cas, les deux dernières journées connues – de Tina Fontaine,  jeune Ojibwé de 15 ans retrouvée dans un sac flottant dans la rivière Rouge, à Winnipeg. Soit les 8 et 9 août, une semaine avant la découverte du corps (rappelons qu’elle a été découverte par hasard, alors qu’on cherchait un autre corps, celui d’un sans-abri également autochtone).

Tina avait fui son foyer d’accueil, était portée disparue depuis le 31 juillet, et se prostituait.

Ce 8 août donc, elle se trouvait dans un truck aux côtés d’un conducteur ivre quand ce dernier a été interpellé par la police, parce qu’il conduisait de manière erratique. La jeune fille aurait donné son nom, mais les policiers l’ont laissée partir ; elle figurait pourtant sur la liste des enfants disparus ; surtout, son visage extrêmement juvénile aurait dû alerter. Plus tard dans la journée, la police l’a ramassée dans une ruelle où elle gisait, inconsciente. Après plusieurs heures d’observation à l’hôpital, une travailleuse sociale a voulu ramener Tina dans son foyer d’accueil et l’a laissée seule quelques minutes dans sa voiture. Tina, qui semblait encore sous l’effet d’une drogue, s’en est échappée.

Le 9 août, elle était de nouveau dans la rue et se prostituait. Une autre jeune fille a raconté que Tina était partie avec un client, annonçant qu’elle serait de retour dans 15 minutes. Tina n’est jamais revenue. La police a lancé un appel à témoin trois jours plus tard. La disproportion des moyens et la faible réactivité de la police de Winnipeg fait l’objet d’un excellent article dans le Globe and Mail. On n’a pas fini de raconter, de décrypter, d’analyser toutes les interactions entre Tina, la police, l’hôpital et les services sociaux ce 8 août-là. Il y a certes ce qui relève des dysfonctionnements habituels, du manque de moyens ; mais il y a aussi, d’évidence, cet inconscient colonial qui pousse à la négligence.

Je voudrais aussi évoquer le sort de Serena Vermeersch, 17 ans, assassinée dans sa propre ville, Surrey, dans la région de Vancouver, le 14 ou le 15 septembre derniers.

Comme toutes les ados, Tina et Serena affectionnaient les selfies, ces photos qu’on prend de soi-même à l’aide d’un cellulaire et qu’on publie jusqu’à plus soif sur sa page Facebook. Nous voici ainsi confrontés à leurs jolis visages, à leur maquillage outrancier et ludique, à leurs bibelots rigolos, nous voici abîmés encore une fois par ces pertes révoltantes. Nous voici contraints à les regarder dans les yeux, et à ne pas détourner le regard.

Nous voici contraints à ne pas oublier.

 

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